L’enfant dans les couples mixtes

Sociologue des migrations, Anne Unterreiner est spécialiste des questions relatives au sentiment d’appartenance nationale des enfants de couples mixtes. Docteure en sociologie de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), ses travaux ont fait l’objet de différentes publications, notamment le livre tiré de sa thèse « Enfants de couples mixtes. Liens sociaux et identités[ » paru aux Presses Universitaires de Rennes (PUR) en Février 2015. Après avoir été coordinatrice d’enquête au sein du projet de recherche INTERACT portant sur l’impact des pays d’origine sur l’intégration des migrants dans l’Union Européenne à l’Institut Universitaire Européen de Florence, elle a poursuivi ses recherches sur les enfants de couples mixtes à Sciences Po Paris.

Anne, tu as effectué ta thèse sur les « enfants de couples mixtes » vivant en France, en Allemagne et au Royaume-Uni. Qu’entends-tu par « enfants de couples mixtes » ?

On parle de « couples mixtes » dans une société donnée, quand la distance entre les conjoints est perçue comme très grande. Selon le lieu et la période, cette « distance » est évaluée différemment. Par exemple, en France les premiers couples considérés comme mixtes unissaient un(e) catholique et un(e) protestant(e). Les couples mixtes peuvent, selon le contexte, renvoyer à des partenaires ayant une origine nationale, religieuse ou raciale différente. Il n’y a donc pas qu’une seule définition de ce qu’est un couple mixte, et par conséquent de définir les « enfants de couples mixtes ».

Dans le cadre de mes recherches, je souhaitais étudier le sentiment d’appartenance nationale des individus. Les individus ayant des parents nés dans deux pays différents m’ont permis de donner de la « couleur à la nation », et ainsi de rendre visible la manière dont on s’identifie nationalement et d’expliquer ce phénomène. Est-ce qu’on se sent Français parce qu’on vit en France ? ou plutôt parce qu’on vote ? ou parce qu’on parle français ? Qu’est-ce qui va faire qu’Adrien va se sentir plus Français qu’Italien, alors que Nathalie ressent l’inverse ?

Du coup, comment les enfants de couple mixtes construisent-ils leur(s) identité(s) ? Peuvent-ils en avoir plusieurs ?

L’identité des enfants de couples mixtes est à la fois complexe et multiple. Ils peuvent, dans un même discours, mettre en avant différentes identités : « Je suis Française par ma citoyenneté et je me rattache à la Révolution française et à ses valeurs (…) Et je suis Espagnole, par le cœur, les liens familiaux et l’histoire de ma famille ». Parallèlement, au cours de leur vie, ils peuvent s’identifier nationalement d’une manière puis d’une autre : « Enfant, je me sentais Franco-Italien, parce que je me sentais avant tout le fils de mes parents, et maintenant, au-delà de mes origines, je me sens Parisien avant tout. » On peut ainsi dire que les enfants de couples mixtes naviguent entre quatre « pôles d’identification » : une identité d’héritier, une identité d’enraciné, une identité d’étranger, ou une identité au-delà du national.

L’identité d’héritier est celle développée par les enfants de couples mixtes qui placent les référents identitaires parentaux sur un pied d’égalité. Ils sont, pour ainsi dire, autant les enfants de leur père que de leur mère. Tandis que l’identité d’enraciné est mise en avant par les enfants de couples mixtes ayant tissé des liens forts dans un pays et qui s’y identifient en priorité car ils y ont pris racine : Ils y ont toujours vécu, y ont été scolarisés, s’y sont mariés, y travaillent, ont acheté une maison, etc.

L’identité d’étranger est quant à elle propre aux individus qui se définissent nationalement certes, mais à un pays autre que celui dans lequel ils résident. À ces formes d’identification renvoyant à l’État-nation s’ajoutent celles visant le dépassement du national. Les enfants de couples mixtes dans ce cas de figure se définissent ainsi à une autre échelle : humaine, internationale, continentale, locale, ou selon les liens sociaux qu’ils ont tissés. « Je suis journaliste et père avant tout ».

Et quels vont être les principaux facteurs qui conduisent les enfants de couples mixtes à s’identifier de telle ou telle manière ?

Les enfants de couples mixtes naviguent entre les quatre pôles d’identification nationale dont je viens de parler selon leur âge, la force et la faiblesse des liens tissés dans différents pays et les tensions identitaires qui peuvent apparaître quand la manière de s’identifier des enfants de couples mixtes ne correspond pas à la manière dont ils sont perçus par les autres.

Et la famille alors ?! Elle ne joue aucun rôle dans ce processus ?

Au contraire ! La famille a un rôle essentiel dans la manière dont les enfants de couples mixtes s’identifient. Les enfants de couples mixtes ont une identité héritée du lien de filiation. Cet héritage dépend des stratégies de transmission parentale et de la qualité des relations au sein de la famille élargie, restée ou non dans le pays étranger d’origine.

Que veux-tu dire par « la qualité des relations avec la famille restée au pays » ?

En l’absence de transmission et de migration individuelle, la dimension affective de l’identité nationale passe par le lien de filiation. Elle est déterminée par la qualité des relations familiales combinée au lieu de résidence de la famille élargie. On pourrait ainsi parler d’une identification symbolique au pays étranger d’origine pour les individus dont la force du lien de filiation a permis d’éviter une rupture totale avec ce pays. Pour que cette identité affective soit maintenue, la force des liens familiaux et l’adéquation entre le pays d’origine du parent migrant et le(s) pays de résidence des membres de sa famille sont déterminants. Pierre a plus de chances de s’identifier à la Tunisie où vit encore sa famille avec laquelle il a des liens forts que Nora dont la famille est originaire de Tunisie mais qui vit aux quatre coins du globe, ou encore par rapport à Myriam qui n’a pas de contacts du tout avec sa famille élargie.

Tu as aussi mentionné l’importance de la transmission parentale… Est-ce que tu peux nous en dire plus là-dessus ? Qu’est-ce qui va conduire un parent à transmettre des « marqueurs identitaires » plus qu’un autre ?

Pour transmettre des marqueurs identitaires, il est nécessaire d’être en capacité de le faire. Les parents migrants arrivés jeunes dans le pays de résidence et donc socialisés dans ce pays rencontrent des difficultés de transmission, de la langue par exemple. Si la mère de Laura est arrivée à l’âge de deux ans du Portugal, il va lui être plus difficile de lui parler portugais que si elle était venue adulte en France. De plus, l’intégration dans la société d’accueil, voire même l’identification à ce pays plutôt qu’au pays d’origine ainsi que la volonté d’intégration de sa progéniture freinent la transmission de marqueurs identitaires étrangers.

Le parent migrant ne souhaitera pas transmettre de référents identitaires liés à son pays d’origine si ce pays fait partie pour lui du passé, s’il a fui un contexte politique dans lequel il était en danger, des conflits familiaux ou un passé marqué par la misère, etc. A contrario, les cas de forte transmission sont caractéristiques des parents ayant migré à l’âge adulte, et ce d’autant plus s’ils ont le projet de migrer à nouveau dans leur pays d’origine. La transmission devient d’autant plus effective que l’enfant de couple mixte est scolarisé dans le système scolaire du parent migrant, voire a vécu dans ce pays.

Ainsi, selon leur parcours migratoire et leurs stratégies d’intégration, les parents migrants ont transmis plus ou moins de référents identitaires en lien avec leur pays d’origine. La forte transmission de référents identitaires du pays d’origine du parent migrant est caractéristique des « héritiers » et des « étrangers », alors que l’absence de transmission est typique des « enracinés ».

Tu viens de donner l’exemple de la langue portugaise. La transmission de la langue est-elle un moyen incontournable pour la transmission d’une identité biculturelle ?

La langue renforce le lien entre l’enfant de couple mixte et son pays étranger d’origine. Par la langue, il est possible de communiquer avec les membres de sa famille, consolidant de ce fait les liens intrafamiliaux. De plus, la langue est un canal de transmission de normes et valeurs. La non maîtrise de la langue d’origine du parent migrant est un argument mis en avant par certains pour ne pas s’identifier à son pays d’origine.

Pour autant, on ne peut pas parler d’un lien strict entre bilinguisme et identité multiculturelle. En effet, la langue est un référent identitaire symbolique qui peut être mobilisé quel que soit leur niveau de langue, sans pour autant que l’on puisse considérer la langue comme une condition préalable nécessaire et suffisante à l’identification nationale.

Premièrement, le bilinguisme n’est pas toujours mis en avant par les enfants de couples mixtes pour s’identifier. Deuxièmement, l’absence de bilinguisme n’est pas toujours synonyme d’absence d’identification. Troisièmement, si la langue peut être mobilisée pour s’identifier à son pays étranger d’origine, la volonté de s’identifier à ce pays peut aussi conduire les enfants de couples mixtes à apprendre une langue. Enfin, la langue apprise dans le but de créer du lien avec la terre étrangère de ses ancêtres peut ne pas être la langue maternelle du parent migrant. Marina prenait par exemple des cours d’hindi au moment de notre rencontre alors que ce n’est pas la langue d’origine de son père né en Inde.

Et une dernière question, les enfants de couples mixtes vont-ils construire leur vie en fonction de leurs origines ?

Tous les enfants de couples mixtes n’ont pas d’activités ou de pratiques renvoyant plus particulièrement à leur culture étrangère d’origine, loin de là. Pour ceux qui ont des activités dans des associations, des églises, ou encore des écoles communautaires, celles-ci semblent être peu contraignantes. Elles pouvaient certes correspondre aux choix éducatifs parentaux pendant l’enfance.

Mais celles pratiquées par les enfants de couples mixtes (adolescents et adultes) que j’ai rencontrés étaient le fruit de choix individuels et non pas d’une pression communautaire ou parentale. Comme je l’ai souligné, l’identité des enfants de couples mixtes est fluide et multiple.

Elle évolue au cours de la vie selon l’environnement des enfants de couples mixtes au sens large : les discours médiatiques et politiques, les relations avec autrui (sa famille, ses amis, ses camarades de classe, ses collègues, etc.), son statut dans la société (marié, propriétaire, étudiant, etc.) et son pays de résidence. J’ai ainsi fait référence à la « couleur de la Nation » que le parcours des enfants de couples mixtes permet de mettre au jour. Par cette recherche, j’ai aussi montré l’importance de la « couleur de la vie » dans le processus d’identification nationale.

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    Tags: enfants, l, qu, identité, s, d, mixtes, couples

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